PONTI, INITIATEUR DU TEMPS DE LIRE
Ponti, créateur d’une œuvre qui s’ouvre, de génération en génération


Blaise et les Poussins, d’abord
Les poussins et les masques du monde
Blaise, qui, jusque-là, ne lutinait que sur les couvertures de poche(1), souples et jaunes poussin, est arrivé récemment en tête d’un grand album « Le château d’Anne Hiversère », avec sa célèbre grimace. Le masque, tradition des maternelles à laquelle Claude Ponti rendait hommage dans une de ses flâneries parisiennes « On croise parfois dans les rues d’étranges petits êtres bariolés. Tatouée de couleurs totémiques, portée par un chant rituel obscur, c’est la tribu des Maternelles qui s’aventure hors de l’école »(2), le masque n’est pas que farce : c’est souvent la double peau à laquelle les autres nous contraignent. Souvenez-vous d’Okilélé qui ne pouvait être accepté tel qu’il était : “Il décida de se fabriquer un masque… pour être comme tout le monde.” Le jour des masques, Blaise, lui, en porte deux…

- Mais si on voyait sa tête, on ne saurait pas que c'est lui.
- Ah oui, ils sont tous pareils.
- Quand il a pas son masque, on le reconnaît plus !
- Voilà, lui, quand il veut se cacher, il enlève son masque. C'est le contraire des humains.
- … ?
- Ben oui ! Nous, on se cache avec un masque, lui il l'enlève, on le reconnaît plus !(3)

Les poussins, moteurs de recherche
Et c’est escorté par tous ceux-là, qui sont ‘tous pareils’, que l’œil entre dans l’œuvre, en recherche, en poursuite, en retrouvailles, en découverte de cet autre qui nous étonne, nous intrigue, nous réjouit ou nous ressemble, qui sait ? Les poussins, ce sont les premiers indicateurs spatiaux qui accrochent le regard, le retiennent et le propulsent, le formant pour toujours à la lecture : identification, anticipation, rétroaction, relectures concentrées et rieuses, les enfants ne peuvent pas s’empêcher de comparer, de distinguer, d’interroger la présence des volatiles et leur voisinage… ils ne peuvent se retenir de lire !
Déjà lecteurs, ils prévoient ce qu’ils cherchent et, quand ils croient le trouver, c’est souvent autre chose qui les retient. Du recto qui nourrit les hypothèses au verso qui les vérifie, on n’en finit pas de lire en doubles pistes, voire plus. Dans Paris, Claude Ponti écrit à propos d’un lierre, sur le mur d’un square : « C’est une écriture à deux faces. Ses caractères, d’abord nus et obscurs, commencent au recto du muret puis se terminent en abondantes efflorescences au verso. Il faut lire en même temps les deux côtés du feuillet pour saisir le sens du texte qui le parcourt. »
Lire en même temps.. Dans Parci et Parlà, l’auteur intègre deux pages (non paginées) où il écrit
ceci : « Ici, on est dans les pages secrètes du livre, où les poussins jouent avec les portraits qu’ils ont pris dans l’histoire. Personne ne sait que les poussins habitent le livre, ni que ces pages existent… » Contraints, les enfants repartent en arrière, se projettent en avant, donnant du sens au codex qui, après le rotulus, le volumen, a libéré la main droite, la main de l’analyse. De l’anticiparetroaction en acte !Ferments de lecture, les poussins accoutument au patient travail du lecteur, ils donnent sens à l’effort : « Les gens ne savent pas combien de temps et d'effort il faut pour apprendre à lire. J'y ai travaillé pendant quatre-vingts ans, et je ne peux toujours dire que j'y suis arrivé. » écrit Goethe.

Les poussins, fines fleurs de la crème des lecteurs
S’ils sont experts, les poussins, c’est qu’ils ont appris à lire avec une sacrée entremetteuse : Adèle, l’héroïne de toutes les héroïnes. (4) Depuis, les livres font partie de l’œuvre, aussi nécessaires que l’eau, le vent, la terre et le feu. Broutille colle, dans les pages d’un grand cahier rouge, son Grand Livre du Monde, toutes les choses qui passent et qui font la vie, des objets mais aussi des histoires, histoires rêvées ou bien réelles comme cette histoire de la Terre, celle du système solaire ou du cycle de l’eau, des histoires humaines aussi, parfois dures, comme celles de la famille Tapedru où tout le monde, du père à la mère en passant par la fille se cogne dessus. (5)
Apparus dès le premier album, L’album d’Adèle, les poussins se sont, d’entrée placés comme des têtes de lecture, proposant, du lire, des images rassurantes (Adèle sous la couverture du livre), subtiles (les neuf bulles d’Adèle qui disent la lente formation de l’œuvre et son nomadisme, sa capacité, à travers le temps et l’espace, à redevenir neuve au premier regard venu jusqu’à elle), dynamiques (comme ces poussins troublant le sens unique de lecture en dégringolant d’une ligne à l’autre d’écriture parce qu’on lit aussi bien de gauche à droite que de haut en bas, etc.) (6) « Il ne suffit pas de savoir lire pour être un lecteur, écrit Alberto Manguel, la lecture est une activité élitiste. Mais c'est une élite à laquelle tout le monde peut appartenir. Depuis des décennies, on donne à la difficulté un sens négatif. Mais c'est par la difficulté que nous atteignons les étoiles ! Et par la lenteur. Il faut du temps. Or, dans une société où tout va vite, où l'on croit obtenir tout sans effort, difficulté et lenteur sont des expériences que l'on rejette. Au bout de l'effort, pourtant, il y a le plaisir. »(7) Il suffit de voir des jeunes enfants plongés dans l’œuvre de Ponti pour savoir la force de vérité d’une telle phrase.

Blaise, le fil conducteur
Par sa présence réitérée de livre en livre, Blaise dit alors la filiation des œuvres, le grand fil qu’elles tendent entre le passé le présent, le merveilleux héritage qu’elles représentent pour des jeunes lecteurs qui, à l’instar des poussins, leurs frères, ne peuvent que grandir.

Le corps
Les noms du corps

Dans son dernier album(8), après nous avoir familiarisés avec eux, Claude Ponti nomme, pour la première fois (seuls Blaise, Foulbazar et Tromboline avaient ce privilège), quelques-uns de ces piou-piou. Noms uniques, prénoms donc, aux allures de surnoms, ils désignent l’utilité sociale (Kinonne et Hipsonne), l’exploit (Hyppolitdesset), la descendance prestigieuse (Pic et Asso, Belle Djamine Frankline, Cirkdépékine), les singularismes (Boufniouse, Tournenboule, Slipododo) ou les relations (Tivolio Bénégoudgoud, Métantan-Skondi, Métébouché…)
Les poussins symbolisent l’activité du corps. Chez Ponti, on bouge, on marche, on grimpe, on saute, on court, on plonge, on glisse, on vole mais on s’arrête aussi pour contempler, réfléchir, se souvenir, dormir… le corps étant, aux premiers âges, l’unique outil du savoir (et pas question de contrarier les gauchers, de mettre tout le monde en rang, d’atteler tout un groupe à la même tâche, d’interdire le rire ou le copiage… même Blaise ne parvient pas (le cherche-t-il ?) à canaliser le dynamisme de ses comparses. Il n’y a que l’eau qui, dans ces livres, ait une telle vitalité : elle pleut, ruisselle, jaillit, inonde, s’abat, arrose, tombe, gicle, mouille, lave, monte, descend, plonge, fait tourner les moulins… avec elle, c’est jamais trop quand c’est bien ou quand c’est beau. Sous ses trois états, elle dit la rigueur de l’énergie qui coule dans toute cette œuvre et l’irrigue, elle dit aussi le côté prodigue et prodigieux de la vie qu’on aurait vraiment tort de bouder.

Apprendre, c’est irrésistibilicieux
Lili Prune(9) réunit ce que Claude Ponti a disséminé dans son œuvre, concernant l’apprentissage des jeunes générations. Avec sa statue sur la place du village, Lili est célébrée de son vivant. Née le quatorze ferfette, jour de gloire révolutionnaire, Lili passe son enfance à s’approprier les savoirs passés comme si elle les inventait : elle explore le monde par le corps, fonctions et particularités, apprenant à se situer dans l’espace (haut, bas, devant, derrière), dans le temps (elle traverse, avec une hache, l’âge de pierre puis, avec une scie, l’âge de fer, elle réinvente la roue, découvre les galaxies, crée le moulin à eau, à vent, le manège, l’aéroplane et dépose le brevet de l’eau tiède, du fil à couper le beurre, du tire-bouchon.) Découvrant, avec la chute d’une feuille, la fin de toute chose, elle redouble d’énergie. Mais toutes ses idées se heurtent aux adultes qui savent depuis longtemps, ont déjà fait beaucoup mieux. C’est à l’étranger (distance) qu’elle découvre l’amour et c’est en mère de famille (responsabilité) qu’elle revient au village.
Livre sur l’apprentissage, cet album soutient qu’on apprend dans une communauté de références dont on hérite en même temps qu’on la transforme. Créateurs (Newtone, Archimède, Heubeul, Tinguely…), sites célèbres (falaise d’Etretat) et trouvailles (eau tiède, fil à couper le beurre, tire-bouchon) occupent le récit. Mais Lili ne reproduit pas, elle observe, elle fait (coupe, coud, noue, dessine et schématise) et redéfinit la pédagogie : dans son école de sentiments, elle épouse son seul élève, donnant à la relation valeur éducative. Lili est une enfant, on ne l’écoute pas. Pourtant, quand une Araknasse Corbillasse menace le village c’est chez elle que la population se réfugie :
« Au secours ! Il n’existe pas d’arme contre l’Araknasse Corbillasse... » « Si… je l’ai inventée »
leur dit Lili qui tient sa revanche.
L’engin qui vaincra le monstre (le microrikikiteur miniréducto acide) bénéficie des savoirs acquis : le premier caca, le manège, les oiseaux du premier mobile, l’appareil digestif, les sentiments, le tire-bouchon, la roue à eau, l’aéroplane, l’eau tiède, le biberon, tous les savoirs, des premiers jusqu’aux derniers, étant requis pour franchir l’obstacle. Cet album célèbre la transversalité des savoirs, la logique de leur intégration contre celle de leur juxtaposition. Mais le règlement des problèmes collectifs appartient à la seule communauté. Le microrikikiteur miniréducto réducteur acide a beau être issu de la recherche il lui manque une philosophie d’emploi. Lili l’invente : elle entraîne le village à écraser un petit pois sauteur puis l’Araknasse, réduite à la taille d’une mini araignée. Au matin, c’est Haldebert Duvenduvet qui « écrabouilla l’Araknasse Corbillasse », un parfait inconnu que la résistance collective a rendu fort. Lili n’est pas un être providentiel : elle a juste compris que les questions non réglées par un groupe social appartiennent à sa jeunesse.
À la fin de l’album, c’est jour de fête et le village danse « la Danse du Petit Pois et mange des Araknasses Corbillasses en iribole meringuée ». Cette gourmandise en jette : tout en lumière (l’iris vient de l’arc-en-ciel) cette légère collation du soir (meringue vient de là) se déguste « toute la journée et toute la nuit », dans un temps qui tire sa plénitude de la confiance dans sa jeunesse.

Des mots et des images
Le jeu de mots

Parler de l’œuvre de Claude Ponti c’est forcément se heurter au jeu de mots, au gag.
L'exploration de la page 14 de Blaise et le Château d'Anne Hiversère amène à trouver le poussin qui tente par tous les moyens de voler avant l'âge :
- regarde, il tient un cerf-volant !
- Oui, c'est même un cerf qui vole…
- Un cerf qui vole ! Un cerf-volant ! Ha ha ha !
- Ah ben voilà, c'est un jeu de mots ça. (10)

On se souvient de Switchie-Bloue qui, à trop vouloir voler avec les oiseaux, risqua la volatilisation :
« C’est ainsi que Switchie-Bloue fut sauvé par Leu-Gongue. »
On se souvient de ce Touim’s qui voulait tant être un cyprès. A sa mort, on l’enterra très près de l’arbre :
« Il est si près qu’on le voit de loin.. »(11)
Effet garanti chez les plus jeunes qui se régalent à chercher le truc, le principe de construction, la source et l’impact du plaisir :

Attrapez-moi, je suis un robinet qui fuit…
Blaise a pris une vraie chaise, c’est mieux qu’un faux teuil…
Jummel père de Lunett, père de Klac, père de Pantal, père de Cizo, père de Chosset, père de Chôssur, ont perdu leur chemin.


Mais l’inquiétude institutionnelle est grande qui gronde devant ce foisonnement. Progression, repères, décomposition, recomposition : la maîtrise de la langue, dit-on, en haut lieu doit aller du simple au complexe, de la règle assumée à son conscient détournement. Alors, submergés, les enfants ou juste au courant, lucidement succombants ?
- Je sais que Claude Ponti, il écrit comme ça, moi je sais que Klac, ça s’écrit pas comme ça…
- C’est ça qui est différent, c’est l’écriture de Claude Ponti en fait… Il prend la moitié d’un mot et la moitié d’un autre mot et il les rassemble, et ça fait un jeu de mots…
- Il joue avec les mots, en fait. (12)

Jeux à multiples détentes quand les mots ramènent dans l’ordinaire du récit les lointains fabuleux (La carpe Hédième/La maman de toutes les mamans) ou les proches utopies (Lili est née le quatorze ferfette/ Les roues de Tinguely).
Les références s’éclaireront avec le temps et l’œuvre, ainsi, restera longtemps vivante. Comme ces marsupiaux qui terminent leur gestation à l’air libre et dans la poche ventrale, c’est en lisant et en relisant que le lecteur Pontien achève sa formation : sa culture devenant alors sa meilleure clé de compréhension.

Rabelais (qui figure, semble-t-il, dans L’Album d’Adèle) rappelle la puissance du rire, quelle que soit la bataille, sociale ou personnelle ; le jeu de mots gratte comme un grain de poussière, dans la lisse mécanique des apparences ou des légendes. On ne fait pas de texte sans casser de mots et dans leurs débris une autre réalité parfois surgit. C’est par ces failles, sortes de portes ouvertes qu’ils émergent, les lecteurs, tous entiers :
- Lou Hihin, Louis Hideu, Louis Hitrois… il leur a donné des noms de rois aux loups, peut-être parce que c’est ses animaux préférés…
- Ou peut-être parce que les loups, les rois, c’est méchant… Un roi, c’est méchant. Ça dit « J’ai
faim ! », ça commande obligatoirement.
- Les loups, ils ont volé le manger… Peut-être que les rois ils ont volé. Un roi ça fait tout ce que ça veut… Les rois, ils ont peut-être volé dans leur enfance…
- Moi, je connais un roi de France, on lui a coupé la tête, peut-être parce qu’il avait volé ? (13)

La langue maternelle
C’est un cliché de présenter la langue comme un territoire mais c’est un prodige que de savoir y accueillir autant de lecteurs, leur donner asile en les affiliant tous à un espèce de grand arbre généalogique dont chacun aurait à voir à la fois avec la souche, le tronc et le faîte, l’axe parfait où les parentés sont indestructibles. Chez Ponti, quand on vient au monde, on vient d’une lignée :
« Quand je suis né ma maman (…) m’a embrassé et mon papa m’a mis dans sa main et m’a présenté au monde, aux étoiles et à la lune (…) Le monde entier m’a vu et moi j’ai vu le monde (…) Les Arbres-Maisons ne poussent pas n’importe comment (…) Le mien c’est Poutrâ-Potché-Moume, la grand-mère du grand-père du père de la grand-mère de ma mère qui l’a planté. »
(14) À la mort de sa grand-mère, Hippollène(15) tombe au pied de son arbre et, au bout d’un voyage initiatique, digne des aventures d’Alice, elle acquiert un nom à elle, un nom propre : Hippollène la découvreuse. La destruction des filiations s’apparente à la destruction du monde, ce qu’a, bien malgré lui, expérimenté, Oups lorsque, obéissant à son Doudou méchant, sa mauvaise conscience, il a arraché les pierres du chemin : « On n’en laisse pas une seule, pas même les papas, pas même les bébés. Ni les grands-pères, ni les grands-mères. » (16) À partir de là, le monde, sans avenir, peut exploser.
En compression, en expansion, une langue neuve surgit d’elle-même, pâte malléable générant des familles de mots à la portée des enfants. On connaît un mot, on en connaît au moins quatre. Aperçu :
- Elles se démolissent, s’écrabouillissent, se concassassinent.
- … des piriolles et des cabriettes.
- Il invente des sussouillettes inusables, à parfum variable et manche incollable. (17)
- Lundille, Mardille, mercredille, Jeudille, Vendredille, Samedille, Dimanche, Onzemanche…(18)

Par l’étymologie et la polyphonie, le langage témoigne de l’évidente mémoire des origines, de la situation historique de chacun, de sa profonde descendance humaine :
Septame, Septème, Septime… Sevan, Seven…
Ersto Primonello Zefeurst II…(19)
Balbutiant et bredouillant, le texte suggère que pour être à tout le monde, les mots ne sont vraiment à nous que quand ils sont de nous. Chaque nouvel interlocuteur redonne un nouveau sens au verbe parler et une nouvelle chance aux rapports humains.
Langues vivantes nées de langues mortes, calembours bilingues ou trilingues, le brouillage polyphonique, les cacographies et les cacophonies assistent la naissance d’un nouveau langage, fils naturel d’entrelacements de mots et d’images, bourlingueur et caboteur, embringuant l’aventure personnelle loin de ses territoires occupés, dans la formation et la reconnaissance de son propre désir, et les mots pour en dire le bien-fondé.

Mirchiridi, do lopri-mido,
Monsieur Monsieur
prépare un gâteau
pour le manger césuikilikidi.
Trichilidi, à tréfleures deux/Tchoummmidi à froide heure/Plaisiridi, à environd’heure et demie, grodormidi, jusqu’i binuit/Savonidi/Amoridi à fraise heures/Branchiridi du tartin au soir/Césuikilikidi, à tarte heures/Jourdidi, de presque heures moins singe/Et dimanchidi…(20)

Une langue phonétiquement incorrecte
S’il y a bien relation entre l’écrit et l’oral, c’est au-delà d’une simple copie, d’une plate transcription, affirme l’auteur qui, de plus en plus, donne de drôles de règles de prononciation :
- Ouh’ouh’you’hmmm’’ (prononcer Martin), (21)
- Schmélele (prononcer Schmé leu leu)… (22)
C’est qu’on s’honore chez monsieur Ponti à ne pas couper la langue en seules rondelles de sons si sots.

Céline écrivait : « Rien n'est plus difficile que de diriger, dominer, transposer la langue parlée, le langage émotif, le seul sincère, le langage usuel, en langue écrite, de le fixer sans le tuer… » Le maître du genre, disait-il, c'est Villon sans conteste. " Œuf course, Ponti n’était pas né.
Queneau plaidait pour une langue écrite affrontant la vie, ses risques, ses chocs, ses hasards, ses à-coups : « Une filovan ou un kivavit, aurait été aussi joli qu'automobile », écrivait-il. Dans Lili Prune, la voiture, sorte de minibus, s’appelle une Roulbarak.

Aux prises avec sa destinée, tandis qu’il essaie de l’orienter en se faisant un nom, Zouc rencontre un ami. (23) Pas encore tout à fait un ami puisque c’est un œuf. Comment rendre cette amitié viable ? Zouc, d’abord, solidifie la promesse : il dessine un hublot « au cas où il aurait eu peur du noir ». En regardant « il pouvait le voir mais il ne savait pas si son ami l’entendait », ce qui ne l’empêche pas de lui parler… de sa vie pleine de trous. Quand Zouc retrouve la mémoire de son nom, le fil de sa vie, on entend un petit bruit d’œuf qui se brise. Le nouveau-né en arrivant sur terre possède tous les savoirs du monde et son nom est d’une jeunesse folle : « Bé-bé ». Jeunesse du vieux nom qui, en devenant composé, rappelle la source de la langue, son articulation.
Ailleurs, dans le récit, Zouc, lancé dans une recherche de lui-même, fuit droit devant sans savoir
« jusqu’où il pouvait aller plus loin »
. La limite, c’est dans une nature détruite, sous un ciel de plomb, entre livre brûlé et bâtiment cassé, miradors et camp de concentration survolés par un aigle interdit… que Zouc la trouve. L’émotion est forte et la langue pour la dire, limite correcte : « C’était un endroit terrible où personne ne pouvait avoir envie d’aller exprès. » (24) L’oral est proche, étayant l’écrit qui chancelle à dire l’horreur.
En écho, on croit entendre le héros de Céline, ce soldat réfractaire à la guerre : « Et puis on plongeait dans la sale aventure, dans les ténèbres de ce pays à personne. » (25)
Le héros Pontien, sans nom, est au Bord du Monde.
Le héros Célinien, émigré, a pour nom Bardamu.

Quand l’oral intègre l’écrit, dans les livres jeunesse, ce n’est pas pour faire bébé, pour s’adapter au non savoir supposé de l’enfant. C’est pour mieux retrouver la source jubilante de la langue, son état brut, sa puissance à dire les sentiments, comme ils arrivent, frustes et sans déguisement. L’oral, pris dans l’écrit, revient alors sous une forme poétique.

De la répétition au rythme
La répétition est une aide à la lecture quand elle est garantie contre l’ennui:
- pour dire l’amitié profonde, l’amitié réciproque, peut-on mieux écrire que : « Anne Hiversère est la meilleure amie des poussins et chaque poussin est son meilleur ami. » (26)
- pour dire je t’aime, mais, je t’aime beaucoup, tout le temps et cet amour est aussi solide qu’éternel, submergeant, envoûtant… y a-t-il plus clair que : Tous les jours il lui dit son amour, qui est gros comme une montagne par-dessus une montagne et profond comme un océan dans un océan. (27)
- pour dire que la rencontre amoureuse c’est renversant, léger, indémodable, sa présence une chance, son absence une poisse, que ça fait tourner la tête, que ça permet de s’en sortir… peut-on faire mieux que :
Et Jules a rencontré Roméotte.
Diouc a rencontré Oum-Djazoume et le soleil a rencontré la lune.
Au fond du Trou, le Martabaff n’a rencontré personne.
(28)
Vive la répétition, donc qui permet de revoir les mots, de les reconnaître.
Vous avez dit répétition ?

Dans un ancien album, Ponti avait placé cet exergue :
Gai et Pas-gai sont dans un bateau,.
C’est toujours Pas-gai qui rame.
(29)

Dans ce dernier album, il balade, de page en page, un couple de poussins qui échangent une blague rebattue, une véritable tarte à la crème :
Pète et répète
Sont dans un bateau…
Pète tombe à l’eau…
Qu’est-ce qui reste ?
Quand les œuvres sont façonnées, les enfants les lisent, les relisent, compulsifs, assidus et zélés. Comment mieux encourager cette attitude qu’en honorant l’archétype du plaisir de la
conversation : le canular ? En rendant hommage à la reprise et à la réplique, on institue la lecture comme une relecture, on dcrée l’attitude responsive : « La lecture est une conversation. Avec un livre, un auteur, soi. Lire, c'est demander une présence. Lire, c'est découvrir, c'est aussi relire, au gré de ses désirs. C'est dialoguer avec le passé. C'est apprendre à penser, à repousser les limites, les nôtres, et même celles du livre que l'on lit. Lire, c'est rechercher les ambiguïtés, sans cesse se poser des questions. Et chaque fois que nous allons plus loin, nous nous éloignons d'une réponse facile. Dans la littérature, il n'y a pas de réponses monosyllabiques - oui, non -, que des espaces ouverts. » (30)

Des mots et des images
Les images qui parlent d’elles-mêmes

Si Claude ponti valorise le mouvement, l’avancée qui n’est pas une fuite en avant mais une progression que rythme la curiosité, il suggère de s’arrêter pour faire une mémoire à son histoire. L’image d’Okilélé, perdu dans un univers d’arbres dont il ne parle pas la langue et qui s’enracine, s’enracine jusqu’à se couvrir de branches, de bourgeons, de feuilles et accueillir les nids, se développer donc jusqu’à troquer ces liens identitaires contre des relations avec les autres, est d’une rare puissance.

Les images qui guident l’œil dans l’œuvre
- Qu'est-ce qu'il fait Blaise là ? Qu'est-ce qu'ils font les poussins ? Ils cassent tout !
- Il rentre dans l'histoire…
- Il veut encore commander…
- Il cassent tout, j'te dis !
- Non, regarde bien, il casse la ligne autour.
- Il casse le trait autour du dessin.
- Il casse le cadre !
- En fait, il les aide à sortir…
- Heureusement, parce que, il tourne en rond le Parci…
- Oui, ça fait… Attends… 2, 3, 4,… 5, 6 dessins qu'il cherche Parla.
- Il trouve pas Parla.
- Il trouve pas la solution à son problème.
- Blaise, il les aide, il donne l'échelle.
- ENCORE UN PASSAGE ! (31)

Le cas Belle Djamine Frankline
« Belle Djamine Frankline invente, page 19, le parapluie [qui] lui servira page 27. » (32) L’anticipation fonctionne, les enfants vont page 27. Mais, ce poussin (ou son frère) était déjà présent, page 12, au moment où la mère couvait ses œufs rétroaction. Page 12, c’était la première page de la réunion des ingrédients (œufs, eau, lait, chocolat, farine, sucre, fruits). Page 27, c’est le moment de leur réunion. Par de simples renvois iconographiques, l’auteur promène son lecteur de la fin où tout finira au début où tout a commencé.

Les poussins qui tiennent le fil du regard
Dans le château d’Anne Hiversère, quelques poussins typiques (le dormeur, le liseur, le surveillant, le tireur de langue, celui qui sort avec un champignon sur la tête… mais aussi des groupes de poussins, par 2, par 3, par 8… et d’autres éléments comme des jouets, un ver de terre, une famille de souris…) reviennent de page en page. Tandis qu’on navigue sur le cours du récit, l’œil guette le retour de ces figures, jamais au même endroit dans la page. On eut relire plusieurs fois cet album, on repérera toujours quelque chose de nouveau, on saura que l’œuvre, toujours se renouvelle sous le regard nouveau.

Les images référence
Dans Le château d’Anne Hiversère, par deux fois, Ponti fait référence à ses propres images. Un fouet à la main, il rappelle Blaise dompteur de taches, et la lubie du psychologue Rorshach inventeur d’un test… projectif, la tache fait référence à ces enfants toujours plus ou moins soumis à des entretiens étalonnants. Mettre K.O ce pâté avant qu’il ne nous mette Q.I., quel succès !
D’autres références existent, éparpillées, à Maurice Sendak, à Arnold Lobel, à Groucho, à la laitière de Veermer… jusqu’à cette page du château d’Anne Hiversère avec ses invités romanesque. Anne, c’est loin d’être la plus célèbre et c’est sûrement pas la plus belle. Mais c’est sa fête, et c’est TOUT. Elle a une robe en or grandi ce qui est la moindre des choses pour quelqu’un qui vient de prendre un an. Elle a aussi un collier un peu comme celui que la fleur donne à Hippollène la découvreuse et qui ressemble à celui de sa mère Faîtencime-La-Dénombreuse-D’Etoiles. Les filiations sont à l’honneur, sacrément fabuleuses, artistiques et infinies : autour de cette page, on aime à penser que tous les grands-pères et les grands-mères de toutes les mères et tous les pères, de toutes les filles et de tous les fils jusqu’aux petits petits enfants et même leurs bébés auront des choses agréables à se dire : t’es nul pépé si tu connais pas la famille Adams. Tu vois petit Aggie, ça c’était de la littérature et Obélix, c’est bien ça, non ? T’as raison papa. Les générations, vous aviez pris l’habitude de les installer dans des arbres, là, vous allez tous les brancher.

Les images qui parlent de la création
À la dernière page, les poussins se rendorment, dans la même position. Tous sauf un. Tandis que l’œil navigue sur l’image pour pister, tel un surveillant de dortoir, celui qui a changé de position, on remarque le masque accroché à un clou qui n’était pas là, au début. L’album, comme souvent, renvoie le début et la fin, ces endroits stratégiques du récit, dos à dos. Ici, sur une énigme. Parfois sur un éclaircissement.
Dans Le Doudou méchant, on voyait, au début, Oups et son Doudou endormis dans le même lit. À la fin, le Doudou a procréé. L’image s’est donc élargie pour accueillir la nichée, la Doudoune mais pas seulement. Dans le nouveau cadrage apparaissaient à droite la monstresse de Sendak, et le crayon et l’ordinateur, à gauche : renvoi à deux moyens de la création, la référence et les outils de dessin et d’écriture. Faiseur d’énigmes et semeur d’indice, Ponti habite son œuvre et c’est bien parce qu’ils sont sûrs de l’y trouver, de ne pas être seuls que les enfants vont à ses rendez-vous.
Dans Au fond du jardin(33), un melon, page à page, se transforme en masque… Page à page, l’auteur dévoile l’artifice : des bêtes, dans l’air, dans les herbes étaient semées pour former le nez, les yeux, les oreilles.
Dans La tempêteuse bouchée, (34) une tempête casse tout. En marge, des poussins lient une brindille, la tendent, la relâchent et le coup est parti : catapultés les lecteurs ne s’arrêteront qu’avec le sentiment du plaisir accompli.

Les histoires, piliers du monde
Dans L’Ecoute-aux-Portes, Mine, tombée au fond du puits, dit : « J’en ai assez. Je veux faire quelque chose. » « Oui mais quoi ? » dit L’Ecoute-aux-Portes. Un grain de poussière répond : « Il faut faire le pont. »
Autrement dit, si un chagrin vous bloque, si la vie n’est pas au rendez-vous que vous lui avez fixé, relancez donc les histoires du monde : sans histoires le monde est en exil, sans racines et sans perspectives, il n’avance plus, sa jeunesse, pétrifiée, est interdite. Dans Parci et Parla, le petit chaperon rouge est aveugle parce que personne n’a ouvert le livre de son histoire depuis 1000 ans. Alors Ponti fait le pont : il lance des passerelles, des échelles, des mers entre les continents, des ballons qui élèvent, des sous-terrains qui recueillent. Et l’humanité des contes défile : gueux, pousses de princesse, nains et géants, personnages historiques et fantastiques, populaires et mythologiques, petits et monstrueux, jeunes et vieux… bref tout ce qui traîne sous les couvertures.

Le roman familial
La famille est au cœur des histoires de Ponti.
Dans Le château d’Anne Hiversère, les œufs sont donc vitaux. Ponti le sait. Le matin du deuxième jour, écrit-il, il ne faut prendre que des œufs à château. Surtout pas des œufs à poussin. Ne pas plaisanter avec les origines du monde même si on ne sait pas qui, de l’œuf ou de la poule… Ici, la source, le cœur et l’issue, c’est la maman : Olga Ponlemonde. Elles sont costaudes les mamans pontiennes, épouses, en général, de types bien, formant des couples vagabonds ou maussades mais toujours amendables. Quand elles bossent (rare) elles sont Soigneuses d’Allumignons et quand elles endorment les enfants, c’est tout le soir qui s’abandonne sous leurs duvets.
Les papas sont un peu plus flous. Partis sur des chemins ananas ou revenant du bout du monde (mais sans les gosses) ils sont lunatiques. Rarement ils bossent et, dans ce cas, c’est plutôt dans les transports ; s’il leur arrive de raconter l’histoire du soir, il leur arrive aussi de s’endormir mais, grands maîtres à bord, quand ils aiment, ils aiment et ceux qui en profitent ce sont les femmes et les enfants d’abord.

Il y a chez Ponti un papa formidable. Quand son enfant lui demande comment naissent les bébés, il dit, qu’en gros, il y a, chaque mois, une nuit des papas. (35) Et quand l’enfant demande si il y a aussi une nuit des mamans, il répond que là il faut demander aux mamans. Que chacun s’occupe de son intimité. C’est énorme. Et quand l’enfant se demande si il y a une nuit des enfants, seul le Didi répond : « Toutes les nuits sont les nuits des enfants. » Et ça, seul un père vigilant, veillant sur les frontières du monde peut avoir soufflé cette réponse au… Didi, un perveilleux. Enfin, ce n’est vraiment pas un détail si, dans chaque maman qui perd sa maman, il y a une petite fille qui pleure et si les parents qui ont perdu leur enfant (l’ont amené à sa perte) sont inconsolables...

La peur des monstres
C’est parfois des parents qu’elle vient la peur quand, justement, ils n’étaient pas à hauteur d’enfants :
"Chez Claude Ponti, ça finit bien."
C'est, à la fin de la lecture d'Okilélé, qu'un enfant prononce cette remarque, acquiescé gravement par les autres.
- Pourquoi dites-vous ça ?
- Ben quand même, Okilélé, il en a rencontré quand même des dangers…
- T'as vu un peu le monstre sur la corde ?
- Gradusse, il a failli l'écraser !
- Quand il pleure, sous l'évier, ben moi, ça me donne envie de pleurer…
- Ouais, des parents comme ça…
- …
- Et Pofise !
- Ah oui, elle est méchante celle-là aussi…
- Et puis sa maison, elle est toute bousillée.
- Et il a le courage d'y retourner, vers ses parents…
- … Ouais, les méchants !
- Attends, tu te rends compte ? Si ils veulent plus de lui encore…
- Mais ça finit bien.
- C'est c'que j'ai dit. (36)

Mais c’est souvent les monstres qui personnalisent la peur, le risque d’être mangé. Rappelez-vous, Blaise en a occis un : un mange-poussin féroce et affamé, faut dire. (Avec ce et en italiques, l’auteur attire l’attention du lecteur, manipule sa réception).
Il y a aussi la capitalisation, le changement de police, de corps et de couleur…
Revenons aux monstres ; nombreux, ils évoquent les croquants et les croqués. Depuis leur nom (leur origine), jusqu’à leur châtiment (leur mort) ils symbolisent le risque d’être aimé d’amour violent :
- Sagoinfre met sa trompe dans la maison, aspire les enfants : il devient éclair de pierre et de chocolat.
- Ortic, le dévoreur d’enfants perdus hurle : « Je n’ai pas peur de toi ! » Hippolène répond : « Moi non plus, je n’ai pas peur de moi ! » Il pourrit sur pied comme une vieille salade moisie.
- Le roi des monstres se bouffe les ailes et les pattes, le cœur, le foie, les poumons, le dos, les fesses, les yeux, le cerveau, la langue et le bec. Il se ronge, quoi !
- Grabador Carbamor, le Pêcheur d’enfants, lui, on le mange dans sa carapace, à l’étouffé.
- L’empêcheur de tout à l’heure, pieds têtus et front de crétindur. Un rire lui troue le ronbidon poilu et le grodos velu. Peu goûteux l’animal.
- Quant à l’Araknasse Corbillase terrifique : on la réduit et puis on la mange en iribole meringuée. (37)
Gardiens d’un trésor (ce moi qu’il faut vaincre pour développer un moi supérieur) les monstres ont des colères épatantes et des défaites dépressives : voyez le dragon Barbizébooth(38), terrassé par une poupée aux yeux revolver, il laisse s’écouler de ses paupières vides, des vraies larmes venues du fond d’un misérable cœur brisé. Quels que soient les manquements à la loi d’amour, les histoires de Ponti portent plaintes et promettent réparation.

Il arrive, certains matins, qu’on manque de vigilance et qu’on serre, sans y faire attention, la main de la mort. Ponti en parle, parfois. Même à cette extrémité, l’autre est toujours un recours, aussi doux qu’un amour tout neuf devant un feu de bois tout chaud l’hiver quand il gèle dehors et que la télé, comme c’est souvent le cas, est en panne. L’inoubliable aventure du seuil à franchir le plus tard possible aidera-t-elle à conserver la mémoire du danger, la rendre substantielle et faire du bonheur la toute première urgence ? De Lili à Zouc, de Mine à Oups, de Pétronille à Oum Popotte, de Mademoiselle Moiselle à Bâb, d’Adèle à Blaise, Parci, Parla, tous les héros de Ponti portent la promesse de vivre au mieux du monde. Dans Blaise et le château d’Anne Hiversère, le seuil de la maison des poussins est un trampoline. La nuit, dans l’œuvre, tout le monde ricoche, ce qui s’admet pour les insectes, toujours un peu vrombissants mais ce qui surprend chez l’escargot, plutôt lent au contre-coup. Elle est ainsi l’œuvre de Claude Ponti, elle nous dynamise tous du coleoptère au colimaçon. Apprendre à lire sur des livres de Ponti, avec des enfants non limités dans leurs recherches devrait avoir des effets sur nos pratiques, à long terme : « Enseigner, comme lire, est difficile et demande du temps (…) L'école prépare à lire de la propagande : ce qui est superficiel, qui défile sur des écrans, slogans, publicités, etc. Je prends l'exemple de Pinocchio. En bon pantin, il lit les mots, mais ne les digère pas, il les répète comme un perroquet. Il est incapable d'incarner un texte, d'en déceler les richesses, à savoir les ambiguïtés... La pensée, la réflexion fonctionnent comme un muscle. Si on ne s'en sert pas, il s'atrophie. Les professeurs n'ont pas d'autre choix que d'entrer en résistance. » (39)

L’œuvre de Claude Ponti entraîne à toutes sortes de résistances, contre les apparences et les fatalités, contre le zapping et ses formes de renoncement, contre l’indifférence des autres et de soi, elle est œuvre complexe mais préhensile par toutes sortes de mains tendues telles ces collections ou ces pages qui témoignent d’une structure soutenant le flamboiement. Il suffit de regarder les enfants voir et chercher à revoir, entre les pages, entre les livres, l’élément qui rappelle, l’élément qui ressemble, la cohérence derrière la flagrante pétulance pour savoir l’irremplaçable exubérance quand elle est réglée pour équiper l’envie. Combien de recto qui annoncent le verso et entraînent à être curieux, combien d’invitations à regagner la complexité des signes dans l’espoir de chaque fois les reconquérir, et relier les livres entre eux pour trouver, dans ces attaches, l’élan pour se souvenir et imaginer en même temps ? Que d’odes à la lecture quotidienne comme une fête secrète où diverses rencontres et retrouvailles permettent de jointoyer toutes sortes de sociabilités dont la plus invraisemblable reste celle qui nous apprivoise à devenir le meilleur compagnon de nous-mêmes.
Aux enseignants de s’emparer de ces récits pour ouvrir des Grands Livres du Monde, des livres braillards ou rigolos, bref, de transformer les pousses d’enfants en arbres à voyages, en Arbres à paroles, comme ce roi des arbres, O’Messi-Messian qui ne pense qu’au jour où il deviendra pâte à papier, livre, et pourquoi pas auteur. Jamais œuvre n’aura autant tiré de forces productives de la contemplation, n’aura autant affirmé la puissance de l’accompagnement pour créer la soif d’aventures, n’aura nourri aussi innocemment le goût de l’effort, affirmant chaque fois l’aptitude de l’ensemble à honorer les singularités des livres et des lecteurs, des livres par les lecteurs. Rarement œuvre n’aura dépensé autant d’énergie et d’exubérance à établir des équilibres affectifs, sociaux, naturels comme ces jeux de mots qui, derrière le rire qu’il libère, vérifient la souplesse de la langue, ses ressources en avenir. La virtuosité qui habite chaque album fait miroiter d’incroyables correspondances entre des univers apparemment distincts voire étrangers tandis que l’inimaginable prend source dans des principes répétitifs gonflés mais qui marchent. Épatantes, opulentes ou même évidentes, les images sont autant de malles qui ouvrent des coffrets, des tiroirs, des trappes, des réserves de surprises et de souvenirs tandis que, derrière chacune d’elles, se reflètent minutieusement les multiples facettes du roman familial, tantôt simples comme le jour, tantôt déchirantes mais toujours désirées comme d’éternels abris d’amour. Tendant leurs ramifications vers toutes les expressions humaines, les références s’envolent vers tous les arts et leur mémoire se doublant du souci de sensibiliser aux trames des créations, leur prodigieux envers et leur profonde simplicité. Et tout ce foisonnement au service des histoires de vie, des histoires de peur, des histoires de rire, des histoires de solitude et puis des histoires de solidarité où le Bien prolifère pour ratatiner le mal et l’oublier. Mais ni la finitude ni la mort ne faisant partie du négatif, elles sont inscrites à l’actif de l’univers fictionnel : tout élément vivant intègre l’œuvre pour témoigner de la rareté de l’existence et former à la responsabilité d’en estimer les manifestations. Profondément militants des communautés humaines, les livres s’ouvrent comme des rades et des oasis, des refuges où faire escales pour s’abriter du reste du monde et se frotter à soi-même, intérioriser, penser, se souvenir et se rembarquer dans le désir d’apprendre à vivre. En fait, Claude Ponti, en multipliant les raisons de lire, fait œuvre méthodique où des lecteurs viennent au monde pour voir le jour.
Yvanne CHENOUF, AFL

 

Notes
(1) Blaise et le robinet, Blaise et le jour du Mange poussin, Blaise, dompteur de taches…
(2) Paris, Claude Ponti, L’école des loisirs, 2003
(3) Élèves de Grande Section, classe de Thierry Opillard, Fleury-sur-Orne (14)
(4) Dans Pétronille et ses 120 petits, L’école des loisirs, 2001
(5) Broutille, Claude Ponti, L’école des loisirs, 1991
(6) Voir Lectures Expertes n°2, AFL, p. 10 à 17
(7) MANGUEL Alberto, Pinocchio et Robinson, L’escampette Editions
(8) PONTI Claude, Blaise et le château d’Anne Hiversère, L’école des loisirs, 2004
(9) PONTI Claude, La revanche de Lili Prune, L’école des loisirs, 2003
(10) Élèves de Grande Section de la classe de Thierry Opillard, Fleury-sur-Orne (14)
(11) Les deux citations sont extraites de Ma Vallée, L’école des loisirs et toujours Claude Ponti, 1998
(12) Extrait du film de l’AFL, réalisé par Jean-Christophe Ribot « Apprendre à lire », 52 minutes, 2003
(13) idem
(14) Ma Vallée
(15) PONTI Claude, L’arbre sans fin, L’école des loisirs, 1992
(16) PONTI Claude, Le doudou méchant, L’école des loisirs, 2000
(17) idem
(18) PONTI Claude, Georges Lebanc, L’école des loisirs, 2001
(19) idem
(20) PONTI Claude, Une semaine de Monsieur Monsieur, L’école des loisirs, 1999
(21) Georges Lebanc
(22) PONTI Claude, Schmélele et l’Eugénie des larmes, L’école des loisirs, 2002
(23) PONTI Claude, Le Nakakoué, L’école des loisirs, 1997
(24) idem
(25) Le voyage au bout de la nuit
(26) Blaise et le château d’Anne Hiversère
(27) L’île des Zertes, L’cole des loisirs, 1999
(28) idem
(29) PONTI Claude, Parci & Parla, L’école des loisirs, 1994
(30) Robinson & Pinocchio, déjà cité
(31) Élèves de Grande section, Thierry Opillard, Fleury-sur-Orne (14)
(32) Blaise et le château d’Anne Hiversère
(33) PONTI Claude, Au fond du jardin, L’école des loisirs, 1996
(34) PONTI Claude, La tempêteuse bouchée, L’école des loisirs
(35) Ma Vallée
(36) Élèves de Grande Section, Thierry Opillard, Fleury-sur-Orne (14)
(37) Successivement Pétronille, L’arbre sans fin, Le Nakakoué, Le Doudou méchant, Schmélele,
Lili Prune

(38) Georges Lebanc
(39) Robinson & Pinocchio, déjà cité