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Toujours rien ?
Christian Voltz, éditions du Rouergue


Cet album a fait l'objet de plusieurs "lectures", choix d'une enseignante en fonction d'un projet de classe, d'abord, puis lecture au sein d'un groupe d'enseignants qui se réunit régulièrement pour partager les regards sur les pratiques de lecture et présentation à des enseignants en formation continue. À chaque fois, les découvertes se sont multipliées, les uns et les autres prenant et reprenant l'album. Il en ressort notamment la force d'un tout, formé par les apports conjugués de l'illustration et du texte en quelque endroit du support livre.
Qu'est-ce qu'une lecture experte nous demande-t-on souvent ? Sans doute une lecture qui s'affine sans cesse, qui cherche, croise, découvre... Pour ne parler que du texte, un auteur dispose du même dictionnaire que tout un chacun d'entre nous, mais la façon d'agencer les éléments du texte et le texte produit des effets de sens immédiats et non immédiats. La lecture experte n'est-elle pas censée tout à la fois mettre au jour les différents sens perçus par les différents lecteurs (et pas forcément conscientisés par l'auteur), et l'usage de la langue qui les a rendus possibles ? (Un usage très courant qui correspond au système linguistique français et un usage littéraire qui tient aux choix de l'auteur).

La présentation ci-dessous pourrait donner l'impression de par son déroulement d'une démarche de première
découverte, mais il n'en est rien...

APPROCHE EXTERNE

La couverture de l'album (carré)
Le titre est particulier de par sa typographie : le point d'interrogation se trouve sous les deux mots et deux éléments sont en gras :

Toujours rien
?

Comment interpréter cette disposition ? S'agit-il d'un constat, d'une affirmation ? Ou d'une question ?
S'agit-il de "marquer" l'état de stupéfaction du personnage ? Ou de manifester ce double événement que propose l'ouvrage : pour l'un des personnages, il ne se passe rien, mais il n'est pas si sûr qu'il n'y ait rien eu ! (Pour l'oiseau, une belle aventure commence peut-être...)
Cette disposition particulière est présente dans l'album "Tout change" d'Anthony Browne, dans lequel tout se transforme dans la maison, à tel point que même la disposition du texte se trouve modifiée !

La format de la tranche de l'album oblige à reprendre la disposition traditionnelle alignée, mais les deux éléments en gras le sont toujours.
La fin du texte reprend également cette disposition traditionnelle, mais la formulation interrogative ne fait aucun doute et les 3 éléments sont sur le même plan, en gras.

Les choix appliqués à ce seul titre montrent l'écart entre ce que vit le personnage et ce qui se passe dans une réalité plus complexe. Nous y reviendrons.

L'argument
Un homme, Monsieur Louis, plante une graine et revient plusieurs jours de suite constater l'évolution de sa plantation. Il a une certaine patience dont il fait part, mais elle a des limites. Un oiseau, témoin de ces commentaires, est là le jour où une jolie fleur s'épanouit alors que Monsieur Louis n'est pas venu depuis deux jours. Il la cueille pour sa copine. Lorsque Monsieur Louis revient, il s'étonne qu'il n'y ait toujours rien.
Il faut ajouter à cette présentation que le lecteur assiste lui à l'évolution de la graine, puisque l'illustration en coupe de ce qui se passe sous la terre lui donne à voir ce que ne voient ni Monsieur Louis, ni l'oiseau. Il faut ajouter encore, qu'une phrase répétitive ponctue chaque commentaire de Monsieur Louis au fil des jours : "Mais l'oiseau ne répondit rien". "C'est normal dit une fillette de 3 ans, il ne sait pas parler !" Oui, mais l'auteur insiste, conférant à l'oiseau un rôle négatif d'usurpateur ! Ces deux dimensions, - vue sous la terre, présence silencieuse de l'oiseau -, créent un décalage avec le comportement de Monsieur Louis.

Les couleurs, la technique
Couleur terre pour le papier froissé et couleur gris-bleu pour le ciel-paysage : pas de ligne d'horizon, pas de décor particulier, seuls les personnages et les éléments de l'action sont présents (sauf un insecte, dérangé lors de la plantation qui évolue en bord de page....)
Christian Voltz forme ses personnages en fil de fer et les habille de morceaux de tissu et d'éléments métalliques, ce qui n'empêche ni le détail ni l'expression, mais contribue à la dimension bucolique de l'histoire.

La 4e de couverture
L'oiseau porte une bannière : "Prenez-en de la graine".
Expression à double sens : portée symbolique de la mésaventure de Monsieur Louis.
Dimension ironique ? qui incite à la réflexion...
"Tout vient à point à qui sait attendre". N'est-ce pas ce que l'on peut dire de l'oiseau à l'inverse de Monsieur Louis ?
Deux autres expressions viennent à l'esprit : "des jours sans lendemains" et "des promesses sans lendemain"...
surtout lorsque l'on constate que la graine de départ est annoncée "pleine de promesses", et que le mot "lendemain" rythme la deuxième partie de l'album et termine le texte ! On a à faire, en fait, à un jour avec lendemains (c'est la structure du texte et du livre), et à une promesse qui semble être sans lendemains, alors qu'elle se réalise bel et bien.

Pages de garde
Reprise de la page de la nuit dans un ton légèrement différent. À noter que cette nuit articule la journée de plantation pleine d'activités et les journées d'attente.

1ère page de rappel de titre
Entièrement composée à partir des éléments utilisés dans l'album : graines, insecte, arrosoir, etc. Jeu sur la typographie.

2e page de rappel de titre
Le titre est disposé comme sur la couverture, le nom de l'auteur est comme égrené sous le point d'interrogation, comme s'il germait de cette interrogation.

La typographie
1 - De toute évidence, l'auteur a choisi un certain figuralisme :
- Gros caractères pour "énorme"
- Étroitisation de l'interlignage au moment du tassement de la terre
- Disposition en rayon du texte au moment de l'arrosage (pages de garde) et du réchauffement par le soleil.
- Caractères de plus en plus gros pour les paroles de Monsieur Louis qui est de plus en plus inquiet ou agacé.

2 - Certaines phrases sont entre parenthèses : comment interpréter ce choix qui a une incidence directe dès la première lecture à voix haute, et même lors d'une lecture silencieuse : s'agit-il d'un commentaire du narrateur ?
Dans "Chat saxo", les commentaires sont entre tirets.
Dans "Bébés chouettes", on trouve également des parenthèses, comme dans "De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête".
Quel effet produisent-elles ?
Effet de chuchotement, d'aparté ? Leur disposition en bas à droite de chaque double-page semble nous retenir de tourner la page trop vite (effet de ralentissement). S'agit-il de faire comprendre la nécessité d'une certaine lenteur ? ou de permettre une certaine participation à l'action ?
Pourraient-elles être un monologue intérieur de Monsieur Louis. La dernière parenthèse ("Cet oiseau"...) fait opter pour les commentaires (ironiques ?) d'un narrateur extérieur.

NB : il n'y a pas de texte lorsque la fleur pousse ! Et cela sur deux pages : la sortie de terre et l'épanouissement. Pas de texte et aucun personnage !


APPROCHE INTERNE : Le texte et la composition du livre

On regarde ici l'agencement de la langue, le choix des mots et leur articulation.
Quelques pistes pédagogiques sont proposées...

La structure du livre, du texte et les indicateurs de temps

Ce matin (2 double pages)
Puis (1 double page)
Ensuite, (1 double page)
Enfin, (1 double page)
La nuit
Le lendemain, (1 double page)
Le lendemain, (1 double page)
Le lendemain, (1 double page)
Le lendemain, (1 double page)
Sortie de terre et épanouissement (2 double pages)
Passage de l'oiseau (1 double page)
le lendemain : le dernier mot du texte, en fin de phrase (inversion !)
(1 double page)

NB : pour les enseignants : on notera l'usage particulier du démonstratif (déictique) "Ce matin" qui donne de l'élan à l'action, mais qui ne correspond pas à la réalité temporelle puisque de multiples jours suivent... Il ne correspond pas à l'actualité de la narration : dans la suite du texte, Monsieur Louis "est venu voir", le narrateur raconte une action passée.

  Production d'écrit :
proposer en piste d'écriture un récit avec comme contrainte les indicateurs de temps présents dans la première partie :
Ce matin, de bonne heure, .............
Puis ..............
Ensuite ...................
Enfin ................................

NB : on trouve aussi une structure temporelle dans Flon-flon & Musette et Jojo la mache, par exemple A noter également un décalage dans la narration dans le début de Flon-flon & Musette :
Le 1er paragraphe commence par "Toute la journée" qui a une valeur générale pour décrire les habitudes des deux "enfants", le 2e par "Le lendemain", puis "le jour suivant", sachant que ces valeurs temporelles ne sont que des balises. Là aussi l'effet prédomine sur ce qui pourrait ressembler à une incohérence... (Attention à ne pas être trop rigoriste en production d'écrit, des maladresses d'enfant pourraient être source de vivacité du texte).

Les actions de Monsieur Louis
Elles sont présentes dans la première partie du texte, la 2e étant constituée de l'attente. Elles sont donc liées aux indicateurs de temps précédents :

  a creusé
a laissé tomber
a rebouché
a sauté
a (bien) mouillé

Monsieur Louis semble tout "bien faire", dans l'ordre, sauf que : "énorme" insiste peut-être sur la profondeur du trou pour la petite graine, "a laissé tomber" témoigne peut-être d'un acte négligent, "tasser, tasser, tasser" n'est
peut-être pas souhaitable pour la germination de la graine.

Importance du mot "rien"
Cela ne saute pas forcément aux yeux dans un premier temps, mais ce mot est toujours écrit en gras.

"Il n'y avait rien à voir"
rien à voir, mais il ne se passe pas rien, le lecteur le sait, parce qu'il voir, lui !*
"L'oiseau ne répondit rien."

Cf. sketch de Raymond Devos à partir du mot "rien"
Cf. l'album "MOI ET RIEN" de Kitty Crowther

Progression du texte
a) Évolution des phrases entre parenthèses (extension par ajout d'un complément chaque fois)
b) Variation du texte sur 3 phrases dans la période d'attente (Cf. tableau ci-dessous), en opposition à la constance de l'oiseau !

Le lendemain, Monsieur Louis est venu voir si quelque chose avait poussé. Le lendemain, Monsieur Louis
est venu voir si quelque chose avait poussé.
Le lendemain, Monsieur Louis était fidèle à son rendez-vous. Le lendemain, Monsieur Louis est venu encore une fois.
Il n'y avait rien à voir.
Évidemment, c'était trop tôt !
Il n'y avait rien à voir.
C'était encore trop tôt !

Il n'y avait toujours rien à voir.
Et il n'y avait toujours aucune trace de la petite graine.
"Il faut être patient", dit-il à l'oiseau.
"Je reviendrai demain", dit-il à l'oiseau.
"C'est long à pousser", dit-il à l'oiseau. "J'en ai assez", dit-il un peu énervé à l'oiseau.
"Pas la peine que je revienne demain."
Mais l'oiseau ne répondit rien... Mais l'oiseau ne répondit rien... Mais l'oiseau ne répondit rien... Mais l'oiseau ne répondit rien...

c) Observer également l'inversion de structure de paragraphe à la fin :
1 - Le lendemain, Monsieur Louis
2 - Parole de M. Louis
3 - Silence de l'oiseau

3 - Parole de l'oiseau
2 - Parole de M. Louis
1 - Le lendemain...


Rapport texte-image
Observer le déplacement de l'insecte dans la page lors de la première journée, progression au fil des pages sur le bord de la page. Cette présence rejoint celle de la grenouille dans Plouf ! (toujours dans l'image, elle ne contribue
pas à l'action, sauf à la fin dans Plouf !)
À noter que la présence silencieuse de l'oiseau rappelle celle de l'oiseau dans "la queue cassée" de Claude Boujon : c'est lui qui tresse poils et plumes tombés dans la bataille générale des animaux pour offrir une nouvelle queue au singe. La première journée (de plantation) est séparée des suivantes par une nuit, ici une double page sans texte...
Monsieur Louis change de tenue chaque jour : il change de vêtement, de chapeau, mais aussi de chaussures !
Et cela ne se constate que dans l'illustration ! Mais a peut-être un rôle à jouer dans le sens de l'histoire : coquet, cherchant à planter une petite graine, il est peut-être amoureux lui aussi ! Voir ci-dessous le champ sémantique de l'amour.

Le lecteur-spectateur en sait plus que le personnage : il voit l'évolution de la graine coupe dans la terre. C'est une acte volontaire de la part de l'auteur-illustrateur.

Liaison nécessaire avec les sciences et les ouvrages documentaires, pour comprendre ce plan de coupe, et l'ironie tragique qu'il apporte à l'histoire.
Cf. Ça grouille sous la terre et autres "Premières découvertes Gallimard"

Champ sémantique de l'amour
  adorent
on les aime
fidèle
embrasser
amoureux
graine
petite graine

Champ sémantique du jardinage
graine, arroser, creuser, terre, arrosoir, reboucher, tasser, tassée, humide, pousser, fleur

Observation des dictionnaires : peu d'éléments à observer !
Le personnage principal est toujours appelé "Monsieur Louis" ou "il"
Toujours les mêmes désignations : et si on modifiait ces désignations, que devient le texte ? (production d'écrit)

  Production d'écrit : si on modifiait ces désignations, que devient le texte ?

Synthèse interprétative ?
Que met en jeu ce livre ? Est-ce un livre sur l'attente, sur l'espoir ?
Il met en scène le cheminement parallèle de deux personnages, un homme et un oiseau. Le premier est considéré immédiatement comme un personnage, comme le personnage. L'oiseau devient acteur tout à la fin du livre seulement.
Parallèle entre deux attentes donc, l'une exprimée, de plus en plus fort, et apparemment déçue ; l'autre, silencieuse, observatrice, apparemment accompagnatrice, mais jugée négativement par les enfants. L'oiseau
a une attitude ambiguë et cruelle (alors que son acte peut paraître innocent). Il semble savoir (pourquoi dire cela d'ailleurs, en sait-il plus que l'homme ?) et ne dit jamais rien. En tout cas, il ne soutient pas l'attente.
En fait, il y a même 3 parcours : celui de l'homme et de l'oiseau, et celui de la graine. Et c'est le traitement qui rend l'événement cruel, le fait que le lecteur sache tout, et que l'un se taise, alors que l'autre se démène.
Est-ce l'affirmation de la nécessaire confiance même en ce qu'on ne voit pas ?
Que penser de la différence entre celui qui se pose des questions et celui qui ne s'en pose pas et récolte à la fin ?
Mais c'est l'auteur qui est le démiurge de cet événement : c'est lui qui fait croire au rôle cynique de l'oiseau, insistant sur sa non participation alors qu'il montre une plante en pleine croissance. Est-ce un jeu pour offrir à l'enfant-lecteur l'occasion de réagir, de décupler sa réaction, un peu comme il le fait lorsqu'il voit ce qui se prépare dans le dos d'un personnage alors que l'autre ne le voit pas ?
C'est en tout cas un savant montage littéraire usant en outre de l'omnipotence de l'auteur de roman, mais aussi des apartés empruntés au théâtre, des calligrammes empruntés à la poésie et du déroulement du temps dans l'image souvent utilisé en bande dessinée !

Mise en réseau, quelques pistes
Le rôle des personnages accompagnateurs silencieux : la grenouille dans Plouf !, l'oiseau dans la queue cassée, la grenouille dans L'Afrique de Zigomar

La problématique de l'attente : comment est-elle traitée par différents auteurs ?
confiance totale : La petite poule rouge
accompagnement : La queue cassée, Claude Boujon
patience / impatience : Léo, Robert Krauss
attente amoureuse : Le petit roi des fleurs, Ill. Kveta Pacovska (Le petit roi des fleurs s'ennuie. Il part à la recherche d'une princesse, sans voir qu'elle est là, à ses pieds, la future reine des fleurs.)
solitude : Moi et rien, Kitty Crowther ("Ici, il n'y a rien. Si, il y a moi. Rien et moi. Rien s'appelle Rien. Il vit avec moi, autour de moi." Rien est une poupée de paille sortie de l'imaginaire d'une petite fille qui souffre d'une grande solitude car elle vient de perdre sa maman.)

Autres pistes de production d'écrit :
- faire avec les enfants une fiche-synthèse sur les choix d'écriture, mes marques d'écriture relevées au cours des lectures
Implanter la(les) situation(s) sur ces remarques
Pistes possibles :
- Utiliser la typographie et la mise en page : prendre dans un autre texte une partie, la taper de façon neutre et donner comme contrainte d'utiliser la typographie
- Proposer une trame avec une phrase répétitive-couperet, tu type "Mais l'oiseau ne répondit rien" (3 fois) :
Mais Gaspard n'avoua rien, Mais la fillette en montra rien, etc.
- Écrire le texte du point de vue de la graine
-

 
Parler pour ne rien dire
(sketch de Raymond Devos)

Mesdames et messieurs..., je vous signale tout de suite que je vais parler pour ne rien dire.
Oh ! Je sais !
Vous pensez :
"S'il n'a rien à dire... il ferait mieux de se taire !"
Évidemment ! Mais c'est trop facile !... C'est trop facile !
Vous voudriez que je fasse comme tous ceux qui n'ont rien à dire et le gardent pour eux ? Eh bien, non ! Mesdames et messieurs, moi, lorsque je n'ai rien à dire, je veux qu'on le sache !
Je veux en faire profiter les autres !
Et si vous-mêmes, mesdames et messieurs, vous n'avez rien à dire, eh bien, on en parle, on en discute !
Je ne suis pas ennemi du colloque.
Mais, me direz-vous, si on parle pour ne rien dire, de quoi allons-nous parler ?
Eh bien, de rien ! De rien !
Car rien... ce n'est pas rien !
La preuve, c'est qu'on peut le soustraire.
Exemple :
Rien moins rien = moins que rien !
Si l'on veut trouver moins que rien, c'est que rien vaut déjà quelque chose !
On peut acheter quelque chose avec rien !
En le multipliant !
Une fois rien... c'est rien !
Deux fois rien... ce n'est pas beaucoup !
Mais trois fois rien !... Pour trois fois rien, on peut déjà acheter quelque chose... et pour pas cher !
Maintenant, si vous multipliez trois fois rien par trois fois rien :
Rien multiplié par rien = rien.
Trois multiplié par trois = neuf.
Cela fait : rien de neuf !
Oui... ce n'est pas la peine d'en parler !





Les petits riens de Christian VOLTZ

Christian Voltz peut partir sur une île déserte : il n'y sera jamais seul. Il lui suffit d'emporter avec lui un bout de fil de fer et, comme par magie, l'île se retrouvera peuplée d'étranges bonshommes débonnaires ou caractériels.
Car ce plasticien travaille essentiellement avec des matériaux de récupération : bouts de bois, papiers d'emballage, boulons, morceaux de tissu, etc.. Petits matériaux pour petites histoires et longues rêveries.

La fragilité des silhouettes filiformes, leur taille réduite et parfois leur solitude sur la page, rendent attachants les personnages. D'autant plus qu'on ne peut s'empêcher de les voir de deux façons distinctes et simultanées :
personnes vivantes auxquelles s'identifier en même temps que figurines de bric et de broc, union composite d'objets familiers. Deux histoires s'entremêlent sans cesse : celle qui nous est racontée dans l'album et celle, en amont, qui a conduit à la naissance des héros.
Justement, il est question de naissance dans Toujours rien ? Monsieur Louis a creusé "un trou ÉNORME" pour planter une graine. La terre est ici un papier chiffon, la pelle du jardinier une minuscule cuiller à dessert.
Chaque jour, Monsieur Louis vient voir le résultat de son travail mais à la surface de la terre rien n'apparaît.
Monsieur Louis se désespère mais pas le lecteur qui voit bien, lui, que la graine a germé et qu'elle pousse sa tige vers la surface où l'attend le bleu du ciel. Monsieur Louis ne vient plus. Une fleur immense et très belle émerge
qu'un oiseau cueille pour l'offrir à sa belle. Monsieur Louis le lendemain vient voir : rien. Si l'humour de Christian Voltz conduit chaque histoire, on voit bien ici qu'autre chose nous est dit qu'une simple anecdote. Il y a de l'amour (et cette graine, ma foi, fait penser à une autre espèce de graines), de la cruauté (puisque le fruit du travail échappe à celui qui en attendait le résultat) mais surtout une métaphore du travail de l'artiste. Christian Voltz donne la vie à des objets abandonnés, il donne un peu de gloire à des fils de fer, des boulons. En même temps que nous assistons à la naissance de la fleur, nous voyons la vie s'emparer de ces matériaux de récupération. Et lorsque l'oiseau saisit la tige dans son bec et s'en va, nous devinons qu'une autre histoire, hors champ, va commencer. Le cycle de la vie, de la mort et de son prolongement trouve ici une expression tendre et amusée, légère et malicieuse.


Ceci est un œuf

Dans Stromboli, la malice consiste à faire compter jusqu'à treize le jeune lecteur en lui faisant visiter les attractions d'un petit cirque. Le jeu prend différentes formes. Dans le rapport entre l'image (toujours des photos de personnages et décors réalisés à partir de petits matériaux) et le texte. Ainsi, le monsieur Loyal du cirque nous présente-t-il "Monsieur Raoul et ses 2 biceps en acier trempé". Effectivement on peut constater que Raoul a bien deux biceps en acier… En revanche, madame Irma est censée posséder "3 serpents mortels" mais on reconnaît trois bouts de ficelle. Ces serpents-là, ne font pas peur. Plus loin, voici "Moustacho-Jongleur" qui utilise ses moustaches pour envoyer en l'air "6 œufs extrafrais". Les œufs sont… de vrais œufs mais ils sont sept. Ainsi le texte joue-t-il sans cesse sur le rapport de la symbolisation et de l'identité dans une typographie ludique et joyeuse. La lecture réserve ses surprises comme le feraient les attractions du cirque.

Ceci n'est pas une patate

Les personnages de Christian Voltz ne sont pas toujours sympathiques. Ainsi Monsieur Marcel et Monsieur Albert, qui s'en revenant bredouilles, le premier de la chasse l'autre de la pêche, se battent pour un plan de patates. Et pendant qu'ils s'étripent (avec des injures qui ont le bon goût de jouer sur les mots et de rimer), un volatile (non identifié) en profite pour dévorer ce qui s'avère finalement être une… carotte. Fable drôle, Patates vaut aussi pour la qualité du texte qui, comme l'image, joue sur l'équivoque. Le mot "Patates", au pluriel, renvoie tout autant aux deux personnages qu'à l'objet de leur convoitise.
S'instaure ainsi une complicité entre le livre et le lecteur. Dans le très beau Comme chaque matin, cette complicité prend la forme… d'une cravate. Comme chaque matin (on pense au Comme d'habitude de Cloclo), monsieur Léon s'habille d'un costume gris et d'une cravate grise. Sauf que cette dernière est jaune, ce dont notre étourdi ne se rend pas compte.
Il va à son travail sans entrain. Là, mademoiselle Rose le complimente pour la couleur de sa cravate. Monsieur Léon sourit, il vient de trouver le bonheur. Pour visualiser le parfum de mademoiselle Rose qui n'a fait que passer, le texte qui accompagne l'image flotte dans l'espace. Une belle façon de montrer le changement qui vient de se produire dans l'esprit de notre bonhomme. On sait que Christian Voltz a réalisé un court métrage d'animation. On ne serait pas étonné non plus de le voir s'essayer à la bande-dessinée. Les onomatopées qui accompagnent ses personnages (surtout dans Globiboulga !) et les petites bêtes récurrentes à la Gottlieb devraient aider le fer, le carton, le tissu et autres bouts de bois à faire leur entrée dans la BD.
Et certains de ses lecteurs à créer la SPPR : la Société de Protection des Petits Riens.


CHRISTIAN VOLTZ

Entre récup' et ipomées

Ferraille délaissée, tuyaux abandonnés, objets dépolis par l'usure, fils de fer aujourd'hui orphelins constituent la matière première dont Christian Voltz a besoin.
C'est chez lui, dans une étroite bicoque de la Robertsau, qu'il entrepose tout ce matériel récupéré. " Ce qui m'intéresse, confie cet ancien éducateur de 30 ans, c'est la possibilité de donner une nouvelle vie à ces objets jugés inutiles. " Cette nouvelle vie, ils la trouvent dans les livres pour tout-petits que Christian Voltz bricole à coup d'assemblages hétéroclites. La récente affiche des Giboulées de la Marionnette, c'est lui aussi. Tiens, un bout de bois, et là un morceau de verreÉ Christian Voltz crée de petits personnages au physique un peu tortueux Ð les objets de récup' font ce qu'ils peuvent ! M. Léon prend sa voiture, la coccinelle fixe un écrou Ð pardon, un oeil attentif au travail du jardinier. Le petit monde de Christian Voltz regorge d'historiettes que chaque objet récupéré évoque, avec une certaine nostalgie peut-être.
Un gros bourdon passe en rase-motte dans la cuisine, et réussit un looping téméraire avant de se faire raccompagner jusqu'à la fenêtre entr'ouverte. À travers les carreaux, on aperçoit un potager d'avril, un bassin pour les poissons, et une serre minuscule. " Viens voir, j'ai des soucis, des pavots, et même des ipomées qui poussent ", assure Christian Voltz sur le chemin. On ne voit pas encore grand'chose, mais, c'est sûr, c'est pour bientôt.
Cy. P.

http://www.lerouergue.com/jeunesse/voltz.html
auteur - illustrateur
Christian Voltz est âgé de 29 ans et habite Strasbourg, ville dans laquelle il a fait ses études aux Arts Décoratifs.
Il reste avant tout graphiste et réalise des illustrations pour la presse (Info Junior, Je Bouquine…) ainsi que des affiches (festival de jazz, cirque…).

Quelques ouvrages de Christian Voltz :

Toujours rien !, Rouergue, 1997. Prix sorcières 1998
La Valise !, avec Philippe Lechermeier, Didier, 1998.
Comme chaque matin, Rouergue, 1998.
Stromboli, Rouergue, 1999.
Globi Boulga, Rouergue, 2000.
Patates, Rouergue, 2000.
Un aigle dans le dos
C'est pas ma faute
J'entends le loup, le renard et la belette - Didier - Jeunesse
Lumière !