La revue de l'AFL

Les actes de lecture   n°58  juin 1997

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Des Livres d'Art pour enfants

 

Ce texte sur les livres d'art pour enfants, comme ceux qui l'ont depuis notre numéro 49, participe à la présentation d'auteurs, d'illustrateurs, de collections, d'ouvrages de mêmes thèmes ou de mêmes genres. Il se veut donc une aide aux médiateurs afin que leurs animations fassent que "chacune des nouvelles expériences des enfants s'intègre à leur expérience précédente" et que leurs lectures comme toute lecture littéraire soient "référentielles".

 

Illustrer les albums pour enfants ressemble souvent à un véritable travail de peintre. Certains auteurs-illustrateurs s'inspirent même explicitement de styles artistiques : Anthony Browne dont les dessins renvoient au surréalisme précis et quotidien de Magritte ou Grégoire Solotareff dont l'album Mathieu repose sur des variations autour des toiles de Van Gogh. Cette omniprésence de l'art dans la littérature-jeunesse est l'occasion de remonter aux sources : comment les livres s'y prennent-ils pour présenter l'art aux enfants ? C'est aussi l'occasion d'aborder directement le sujet en faisant réfléchir et discuter les enfants entre eux : connaissent-ils des livres sur des peintres, des peintures, des tableaux, des sculptures ? Comment sont-ils faits ? à quoi servent-ils ?

Six albums, choisis pour leur diversité, vont apporter plusieurs réponses à partir de l'observation de la fonction du texte et des illustrations - éléments essentiels de ce type d'ouvrage - ainsi que des liens qu'ils entretiennent entre eux.

- B comme Bonnard, Marie Sellier, Réunion des Musées Nationaux
- Un dimanche avec le Douanier Rousseau, Texte de Gilles Plazy, Skira Jeunesse
- Les Impressionnistes, Anne Distel, Coll. Découvrez au musée d'Orsay..., Nathan-Réunion des Musées Nationaux
- La Demoiselle et le Tablier, I. Jan et L. Chaminade, La Demoiselle et le Tablier La petite collection, Calmann Lévy-Réunion des Musées Nationaux
- Grande femme II, Giacometti, Sophie Curtil, Coll. L'art en jeu, Centre Georges Pompidou
- Magritte, Le double secret, C. Prats-Okuyama et K. Okuyama, Coll. L'art en jeu, Centre Georges Pompidou

 

À partir des thèmes et des types d'écrits se fait déjà une distinction. Sont abordés la vie de peintres par des écrits biographiques (Ed. Réunion des Musées Nationaux et Skira, collection Un dimanche avec...), une école de peinture par un documentaire (Coll. Découvrez au musée d'Orsay..., Nathan-Réunion des Musées Nationaux), l'histoire d'une jeune fille par une fiction (Coll. La petite collection, Ed. Calmann-Lévy-Réunion des Musées Nationaux), une sculpture ou un tableau par un livre-animation (Coll. L'art en jeu, Ed. Centre Georges Pompidou).

 

 

Les illustrations

Elles prennent une grande place dans la mise en page mais, selon les livres, elles accordent plus ou moins d'importance à l'œuvre d'art elle-même. Dans L'art en jeu, contrairement aux autres collections, elle est le sujet principal. Les livres sur Giacometti ou Magritte font le choix de partir d'une seule œuvre qu'ils vont approfondir avant d'en présenter quelques autres. Que ce soit La grande femme II ou Le double secret, on ne quitte jamais l'œuvre d'art, délaissant la vie du peintre, et son époque. C'est l'œuvre d'art qui est au centre du livre. Elle est sur toutes les pages. On regarde tout et partout (le fond, les détails, de prÈs, de loin, devant, derrière...). On cherche, on fouille, on essaie : les livres comportent des pliages, des rabats, des découpages. Et même plus : on cherche à voir l'invisible. Qu'y a-t-il derrière le tableau ?

 

D'où vient cette femme qui a l'air d'avoir tant marché, qui est si maigre ?

 

Mais dans la plupart des cas, l'œuvre d'art sert à raconter la vie du peintre : on regarde B comme Bonnard et Un dimanche avec le douanier Rousseau pour retrouver un passé particulier et privé. Le livre sur Bonnard ressemble d'ailleurs beaucoup à un petit album de famille que l'on aurait trouvé dans un tiroir de commode : il y a des notes écrites à la main, comme ce qu'on écrit sous les photos personnelles. Parfois même, les photos sont présentes, on peut alors faire la comparaison avec la toile page 55, entre le portrait que nous restitue la pellicule et la façon dont lui-même s'est peint.

 

 

Les orbites vides, le crâne nu, le visage trouble... l'intervention du peintre est bien éloignée de la réalité. Dans Un dimanche avec le Douanier Rousseau, les tableaux sont aussi accompagnés de photographies. Ce sont les paysages ou les gravures qui ont servi de modÈle. On y constate là aussi le décalage flagrant entre les deux.

D'un côté la photographie de l'Octroi de la porte de Vanves : le charme grisâtre d'un paysage de 1890. Le temps est arrêté. On cherche presque le fait-divers mais rien ne semble se passer en dehors de ces deux douaniers difficiles à distinguer, l'un au sol et l'autre sur le toit, en observation. Ils regardent en direction du photographe.

De l'autre la toile du Douanier Rousseau : la précision colorée, le calme idéal et serein d'une entrée de Paris sans plus aucun rapport avec l'anecdote d'un jour de 1890, à l'exception des deux douaniers, là aussi, un au sol et l'autre sur le toit. La peinture a transformé un instant précis en durée, un détail en paysage. Ce portail n'est plus un passage douanier, il semble ouvrir à un monde de végétation foisonnante, même si on y distingue des cheminées d'usine et un clocher.

L'œuvre d'art peut aussi servir, comme dans La Demoiselle et le Tablier, à illustrer une histoire créée à partir des tableaux. Dans ce cas, ce n'est presque plus un livre "sur" l'art mais seulement un moyen de montrer des tableaux. D'ailleurs, c'est parfois difficile d'être contraint à suivre une histoire alors que chaque tableau propose une histoire et des destins différents. Le lecteur pourrait les inventer lui-même... En tout cas, rien n'empêche de comprendre une autre histoire à partir des scènes quotidiennes peintes sur le vif par Edouard Hopper. Ce type d'album représente une sorte de degré zéro de l'apport d'information sur l'art. Les toiles ne sont rattachées à rien, si ce n'est aux effets que l'anecdote évoquée peut produire sur le lecteur.

Les œuvres d'art sont parfois tout simplement présentées pour que le lecteur en prenne connaissance. C'est le cas de Découvrez au musée d'Orsay... : 15 illustrations couleur sont réunies au milieu du livre avec un petit commentaire. Au cours de la lecture, on peut y revenir dès qu'il le faut, grâce à un système de notes qui peuvent aussi renvoyer à certains emplacements du musée d'Orsay. Ici, les illustrations n'ont pas un rôle essentiel. Sans elles le livre serait encore un bon documentaire sur l'Impressionnisme, voire un bon guide d'une partie du musée d'Orsay, d'autant plus que des dessins et des croquis en noir et blanc ponctuent la lecture du texte.

Biographique, historique, technique, fictive, les fonctions des illustrations sont parfois mélangées au sein du même livre : dans Un dimanche avec le Douanier Rousseau, la moitié est consacrée à la vie du peintre et l'autre s'intéresse à toute une série de tableaux ayant pour thème les progrès techniques, la guerre, les sports et l'enfance. Dans B comme Bonnard, il y a en plus des détails biographiques, de petites indications historiques concernant l'école de peinture, les Nabis. Enfin, il est assez caractéristique qu'à chaque fois qu'un album ne donne pas assez d'informations documentaires, une dernière page résume la vie, l'œuvre du peintre et les endroits o— les tableaux sont exposés - tant il est difficilement acceptable de lire tout un livre qui n'apprend rien sur un peintre et son travail.

 

 

Le texte

Quelle relation l'écrit entretient-il avec les illustrations ? Légende, commentaire, analyse, narratif ou fiction... quelle est sa fonction ?

Comme beaucoup d'exemplaires de la collection, B comme Bonnard, se présente sous forme d'abécédaire. Chaque page est associée à un gros titre, sorte de mot-clé qui évoque un aspect du peintre : "Avocat", "Bulles", "Chiens et chats" etc. De façon générale, un texte principal parle du peintre plutôt que de ses peintures qui servent elles, à illustrer des épisodes de sa vie. Certaines toiles prennent ainsi parfois des tournures prosaïques en rapprochant inspiration artistique et vie quotidienne.

 

Cette énigmatique baigneuse dans sa baignoire n'est autre que sa femme Marthe. Le commentaire nous apprend que santé " se dégrade progressivement " et qu'elle " devient sombre et inquiète ". La salle de bain est son refuge. " L'eau la calme ".

Le texte principal a un ton très affectueux et très proche (" Pierre vient d'arriver... ") comme celui d'un père ou d'une mère qui parle de son enfant. Le texte secondaire est écrit à la main, ce sont des notes très courtes, qui pourraient être celles d'un proche qui commente les illustrations.

Dans Un dimanche avec Rousseau, il y a aussi deux styles de textes : le premier s'adresse au lecteur à la première personne au présent et au passé (" Je suis s–r que tu aimes les dimanches autant que moi (...) à Laval o— je suis né en 1844, j'étais plutôt mauvais élève, sauf en dessin et en musique. ") C'est un style très personnel. Le second texte en Italique, aussi important que le premier, apporte d'autres informations dans un style documentaire. Et quand on passe aux tableaux de la seconde partie, il se met aussi à s'adresser au lecteur. Par exemple, page 24 : " Mais, regarde bien, quelle est la forme du ballon ? " Dans ces 2 types de texte, il n'y a presque rien sur le style même de la peinture du Douanier Rousseau, sur ses intentions esthétiques, sa naïveté...

Dans Découvrez au musée d'Orsay..., c'est plus équilibré : le texte parle à la fois de la vie des peintres, (comme les deux autres) mais il explique aussi l'histoire et le style de l'Impressionnisme. Il y a tout de même quelques tentatives d'explication technique (page 16 " Manet peint sans dissimuler les coups de pinceau " et page 29 " de larges endroits ne sont qu'esquissés afin d'attirer l'œil à l'essentiel "). Sans qu'elles soient nommées, il y a aussi une comparaison avec d'autres tendances de l'époque (page 8 : " Courbet avait été aussi violemment critiqué. Parce qu'il peignait les gens tels qu'il les voyait tous les jours, sans enjoliver les choses, on trouvait ses sujets vulgaires " etc). Pour parler de peinture, le propos est plus technique et plus concret.

Avec la collection L'art en jeu, on reste avec l'œuvre d'art. Celui sur Magritte comporte très peu de texte. Ce sont des mots-étiquettes, des consignes pour stimuler l'esprit du lecteur.

Le texte emporte le lecteur dans l'aventure du livre en ne donnant à voir que des petits bouts du tableau qui n'arrive en entier qu'à la 17Ème page. Ensuite, il l'invite (" et si nous imaginions d'autres réponses ? ") à continuer à regarder par la "serrure" du visage découpé, pour voir 5 autres tableaux. Contrairement aux autres, il n'y a aucune utilisation de la vie de Magritte. Seule la dernière page donne quelques informations sur sa vie et son travail.

Dans celui sur Giacometti, on reste aussi avec l'œuvre d'art. C'est un face à face avec la sculpture. Le peu de texte se résume à des questions posées à la femme et aux réponses qu'elle donne : dialogue poétique entre le lecteur et la statue. Mais c'est aussi un mouvement : on est loin (page 1), on s'approche (page 4), de près (page 6), de très prÈè (page 14), de très très près (page 16)... On passe alors à une autre statue (page 18).

Dans La Demoiselle et le Tablier, à chaque page il y a un tableau et un épisode de l'histoire de la demoiselle. Evidemment, même si on lit tout, on n'apprend rien des tableaux, bien au contraire. La fonction du livre est autre : c'est une façon de regarder les toiles en se laissant aller à imaginer l'histoire qu'elles pourraient illustrer, même s'il est évident que le personnage féminin n'est jamais le même de toile en toile. À la fin, il y a tout de même les informations essentielles sur E. Hopper.

Paradoxalement, que ce soit du côté des illustrations ou du texte, on trouve assez peu de choses sur les œuvres d'art elles-mêmes. Comment sont-elles fabriquées ? Pourquoi ? Que signifient-elles ? À quoi se réfèrent-elles ? L'écriture semble leur "tourner autour", par la vie des artistes, la société de son époque, les effets esthétiques sur le public d'alors, sur celui d'aujourd'hui... Les toiles de peintres sont plus souvent des illustrations que des sujets de réflexion, d'observation, d'analyse. Et même les albums de l'atelier des enfants du Centre Pompidou qui tentent de cerner les œuvres au plus près, ne fournissent pas d'éléments objectifs qui permettraient une compréhension technique du travail de création.

Peut-être faut-il voir là le phénomène que la sociologie a commencé à décrypter à la fin des années 60, alors que la fréquentation des musées n'avait pas atteint le degré de médiatisation actuel (les grandes expositions, événements phares qui provoquent des files d'attentes de plusieurs heures, qui imposent le rythme de visite du cortège des visiteurs).

Ce " mythe d'un go–t inné, qui ne devrait rien aux contraintes des apprentissage ou aux hasards des influences puisqu'il serait donné tout entier dès la naissance " (1), les albums de livres d'art pour enfants semblent bien le perpétuer en restant en-deça de la beauté ressentie, loin de la réalité matérielle de l'art. Pour donner à la découverte de l'art une tournure plus éducative, voilà sans doute des préoccupations et des écueils dont il faut prendre conscience afin d'arriver avec des enfants, à mieux comprendre les gestes, les outils du travail artistique, ainsi que sa fonction et son utilité.

Hervé MOELO

(1) L'amour de l'art, Pierre Bourdieu et Alain Darbel, Ed. de Minuit, 1969, p 162